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Washington, les minéraux critiques et le dossier saharien : un réalignement géopolitique sous contrainte de droit

Alors que Massad Boulos, conseiller de Donald Trump pour les affaires arabes et africaines, multiplie les déplacements au Maghreb, la priorité croissante des États‑Unis pour les chaînes d’approvisionnement en minéraux critiques rebat les cartes du Sahara occidental. La nomination de Boulos fin 2024 et sa tournée nord‑africaine en 2025 ont illustré une approche plus transactionnelle visant à lier diplomatie et sécurisation industrielle, dans un contexte de compétition stratégique avec la Chine.

Sur le plan industriel, Washington a enclenché des partenariats d’ampleur : accord public‑privé avec MP Materials (juillet 2025) pour bâtir une filière américaine intégrée « mine‑vers‑aimant », et prise de participation annoncée fin janvier 2026 dans USA Rare Earth afin de doter les États‑Unis d’une seconde jambe sur les aimants et la séparation des terres rares lourdes. 

1) Reconnaissance américaine vs. cadre onusien : deux plans qui ne se confondent pas

La Proclamation présidentielle 10126 signée le 4 décembre 2020 a reconnu la souveraineté marocaine sur l’ensemble du Sahara occidental et qualifié le plan d’autonomie de 2007 de « sérieux, crédible et réaliste », avec l’annonce d’un consulat à Dakhla. C’est un acte politique unilatéral américain, sans effet sur le statut onusien du territoire ni sur le mandat de la MINURSO.
Le cadre international demeure fixé par l’ONU : territoire non autonome soumis à un processus d’autodétermination, suivi par la MINURSO dont le mandat est régulièrement renouvelé et documenté dans les rapports du Secrétaire général (2024–2025). 

2) Le plan d’autonomie de 2007 : principes généraux, modalités à négocier

L’initiative marocaine pour négocier un statut d’autonomie (11 avril 2007) fixe des principes généraux et renvoie les pouvoirs effectifs, la gouvernance des ressources et les garanties de mise en œuvre à la négociation. Elle est présentée comme une proposition parmi d’autres dans le cadre onusien, non comme un dispositif adopté et opposable de droit international.
Ce caractère propositionnel a d’ailleurs été entériné par la pratique diplomatique subséquente : l’ONU parle d’une « initiative sérieuse et crédible » mais rappelle que la solution finale doit être mutuellement acceptable et respecter le droit à l’autodétermination.

3) L’UE rappelle le « consentement du peuple sahraoui » : arrêts de la CJUE (2024)

Le 4 octobre 2024, la Cour de justice de l’UE a annulé l’application d’accords UE‑Maroc (pêche et produits agricoles) au Sahara occidental, faute d’avoir obtenu le consentement du peuple sahraoui ; elle a, en outre, précisé les exigences d’étiquetage de l’origine « Sahara occidental ». Ces arrêts consacrent la différence entre la population résidente et le peuple titulaire du droit à l’autodétermination, et soulignent que tout bénéfice invoqué doit être « spécifique, substantiel et vérifiable ». 

4) Ressources et minéraux critiques : l’économie politique du Sahara

Le gisement de phosphates de Bou Craa, relié au port par le plus long convoyeur au monde, demeure un actif structurant du territoire, avec des exportations documentées par des observateurs indépendants.
Dans le même temps, la stratégie américaine sur les minéraux critiques s’est accélérée : listes officielles USGS 2025 de minéraux critiques et programmes DOE pour la sécurité des chaînes d’approvisionnement, traduisant une volonté d’internaliser la transformation et d’adosser la diplomatie à des instruments industriels/financiers (grants, offtake, equity, price floors).
L’accord MP Materials–DoD vise une capacité nationale d’aimants NdFeB portée à 10 000 t/an d’ici 2028, avec des protections de prix et une montée en gamme sur les terres rares lourdes. L’investissement dans USA Rare Earth consolide cette trajectoire sur une base mine‑vers‑aimant « hors dépendance étrangère ». 

5) L’Algérie, acteur pivot : diplomatie de principes et canal onusien

Aucune solution durable au Sahara occidental ne peut se construire sans l’Algérie : c’est un acteur régional central (sécurité, énergie, Sahel) et une partie prenante incontournable du contexte diplomatique, mais l’ONU continue de désigner le Maroc et le Front Polisario comme « les parties » au différend, les États voisins (Algérie, Mauritanie) étant impliqués à titre de pays de la région.
Les rapports du SG de 2024–2025 rappellent le caractère non résolu du dossier, la poursuite des hostilités de basse intensité depuis la rupture du cessez‑le‑feu en 2020, et la nécessité d’un processus politique mené par l’envoyé personnel du SG, sous l’égide de l’ONU

Encadré : médias, propagande et réalités (lecture critique)

a) La sur‑interprétation des visites américaines

Une partie de la presse proche du Makhzen présente chaque déplacement d’un responsable américain à Alger comme un « signal » ou une « victoire ». En réalité, l’engagement américain avec l’Algérie est structurel et fonctionnel (sécurité régionale, Sahel, énergie) et s’articule avec le processus onusien, qu’il ne remplace pas. 

b) Le « silence » diplomatique algérien

Ce silence est une posture de souveraineté, fondée sur une diplomatie institutionnelle et mesurée, et non un signe d’embarras. Cette lecture s’observe dans la constance des positions exprimées dans les forums multilatéraux (ONU) et dans la non‑personnalisation des signaux diplomatiques. 

c) Le mythe du « dossier tranché »

S’il était « clos », la MINURSO n’aurait pas vocation à être reconduite et les rapports SG ne mentionneraient pas l’autodétermination comme référentiel. La CJUE a, de surcroît, rappelé que le consentement du peuple sahraoui est condition de toute application d’accords au territoire. 

d) Confusion volontaire entre reconnaissance US (2020) et légalité internationale

La Proclamation 2020 est un acte politique américain. Dans les enceintes onusiennes, Washington réaffirme l’objectif de pourparlers « sans délai » sous l’égide de l’ONU, en considérant le plan d’autonomie comme un cadre de discussion privilégié – pas comme un règlement imposé. 

e) Le statut de l’autonomie

Le plan d’autonomie reste une proposition transmise au Conseil de sécurité (2007) et présentée comme « sérieuse » par des partenaires, sans valeur de décision onusienne. La solution doit être mutuellement acceptable et compatible avec le droit à l’autodétermination ; l’éviction de l’option référendaire au nom de la « réalisme » heurte les exigences de consentement et de bénéfice vérifiable.

f) L’Algérie « partie » au conflit ?

En termes juridiques onusiens, les « parties » au différend restent le Maroc et le Front Polisario. L’Algérie soutient le droit à l’autodétermination dans la tradition de sa diplomatie et n’« échange » pas ce principe contre des arrangements régionaux.

Ce que la stratégie « minéraux critiques » change (et ne change pas)

Les impulsions américaines (MP Materials, USA Rare Earth) indiquent que l’accès sécurisé aux aimants et aux terres rares est désormais un objectif national ; la politique fédérale mobilise capital public, garanties de prix et offtakes pour relocaliser la filière.
Cette réalité ne ferme pas le dossier saharien : l’autonomie proclamée ne vaut pas autonomie effective. Toute architecture crédible devrait articuler autorité sur les ressources, garanties internationales et pouvoirs législatifs/judiciaires propres, dans le respect du consentement sahraoui – faute de quoi, elle se heurte au droit de l’UE et au cadre onusien

Conclusion : entre « art du deal » et État de droit

L’heure de vérité tient en une double cohérence :

  1. Lier la sécurisation des chaînes de valeur (magnets, terres rares) à des institutions et des garanties juridiques conformes aux exigences de consentement et d’autodétermination
  2. Reconnaître que la diplomatie transactionnelle ne peut supplanter le droit international : c’est l’articulation entre intérêt stratégique et légalité qui permettra de sortir du statu quo sans fabriquer de victoires médiatiques à courte vue. 

En creux, la situation actuelle explique pourquoi l’Algérie reste sereine : son mécanisme de décision est institutionnel et son positionnement juridique constant. Pourquoi le Maroc paraît nerveux : parce que la propagande, si martelée soit‑elle, ne créera jamais de légitimité. L’avenir du dossier dépend moins des déclarations que de la capacité des acteurs à remettre la conformité au droit au cœur du compromis.



Par Belgacem Merbah



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