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Entre l’illusion de la « deadline » et les réalités de la géopolitique : lecture analytique de l’initiative Witkoff et de la triade Algérie–Washington–Rabat

La période de soixante jours attribuée par certains médias au mandat du médiateur américain Steve Witkoff s’est close sans « percée » ni inflexion politique notable. Pas d’accord, pas de négociation ouverte, pas de pression, pas de chantage… rien. Ce seul constat suffit à relativiser la narration qui a présenté cette fenêtre temporelle comme une « opportunité historique » ou une « carte de pression » sur l’Algérie, et invite à replacer l’épisode dans la logique plus vaste des rapports de force en Afrique du Nord, au Sahel et dans le bassin méditerranéen.

1) La souveraineté de décision algérienne et les limites de l’« ultimatum diplomatique »

L’Algérie inscrit son action extérieure dans une doctrine de souveraineté et de non-alignement renouvelé : elle ne se prête ni aux « timelines » de convenance, ni aux injonctions conditionnelles. C’est aussi pour cela qu’aucune position officielle américaine n’a jamais établi une échéance contraignante, ni brandi de régime de sanctions, ni conditionné des dossiers énergétiques ou économiques à une « réponse » à l’initiative.
En pratique, l’outil de l’ultimatum a une faible valeur opératoire face à un acteur dont le coût de refus est politiquement assumé et diplomatiquement gérable. Les chancelleries pragmatiques évitent d’adosser leur crédibilité à des délais dont elles savent qu’ils ne seront pas tenables : mieux vaut préserver la flexibilité d’une relation stratégique que subir un échec symbolique.

2) Une relation Algérie–États‑Unis qui dépasse largement le dossier du Sahara occidental

Réduire l’interaction américano‑algérienne à la question du Sahara occidental est un contresens analytique. La relation est multi‑vectorielle :

  • Énergie et sécurité d’approvisionnement européenne : le gaz algérien et la stabilité des flux vers l’Europe confèrent à Alger une centralité fonctionnelle que Washington prend en compte dans la gestion des chocs énergétiques.
  • Sécurité régionale : lutte contre le terrorisme, criminalité transnationale, maîtrise des effets d’instabilité au Sahel, prévention des débordements vers le Maghreb et la Méditerranée.
  • Économie et investissement : présence d’entreprises américaines, opportunités dans l’énergie, l’industrie et les services, et intérêt pour la modernisation technologique.
  • Coopération technique et judiciaire : circulation d’expertise et d’outils pour contrer les réseaux de trafics (armes, drogue, traite).

Comparativement, l’arrimage marocain à Washington s’articule davantage autour de réseaux de lobbying, d’un socle de coordination sécuritaire et de flux commerciaux plus circonscrits. D’où une préférence américaine structurelle pour ne pas hyper‑politiser le différend au point de compromettre des intérêts plus lourds avec Alger.

3) L’impossibilité d’une solution viable sans l’Algérie

Toute approche réaliste du conflit au Sahara occidental reconnaît l’Algérie comme acteur pivot : par sa masse critique, par son attachement au principe d’autodétermination au sein de la légalité internationale, et par son poids géopolitique. Une solution « sans l’Algérie » n’est ni négociable, ni tenable.
L’ONU le sait, Washington le sait, et Rabat le sait aussi : la tentation de « faire pression » ou « d’isoler » Alger relève davantage de la rhétorique médiatique que d’une stratégie diplomatique opératoire. Les conflits complexes exigent l’inclusion des parties prenantes régionales majeures si l’on veut dépasser la gestion du statu quo et bâtir une paix exécutable.

4) La fin de l’échéance sans résultat : une correction narrative

L’extinction de la période annoncée sans événement tangible invalide les éléments de langage sur « deadline décisive », « percée imminente », « levier sur Alger ». Le silence américain n’est pas neutralité : c’est un signal que :

  • l’initiative n’était pas contraignante,
  • l’Algérie n’est pas dans une position de pays objet,
  • le dossier n’a pas changé de phase malgré une sur‑interprétation médiatique.

Autrement dit, nous ne sommes ni dans l’escalade, ni dans la reconfiguration. Nous sommes dans une gestion prudente des risques et dans la conservation de marges de manœuvre.

5) Lecture géopolitique : pourquoi Washington évite l’« échéance punitive »

Du point de vue américain, trois rationalités s’additionnent :

  1. Préserver les chaînes d’approvisionnement et la stabilité des marchés énergétiques : condition sine qua non de toute politique de « dé‑risquage » en Europe et en Méditerranée.
  2. Limiter les chocs de sécurité au Sahel et au Maghreb : éviter que la conflictualité s’entrecroise avec des crises déjà denses (coups d’État, migrations, économie informelle armée).
  3. Éviter les coûts symboliques d’une « deadline » qui échoue : le prix réputationnel d’un ultimatum non‑respecté excède largement son bénéfice diplomatique.

Dans ce cadre, l’Algérie est perçue comme facteur de stabilisation, non comme variable d’ajustement.

6) Les limites de la stratégie marocaine fondée sur la politisation des délais

La sur‑valorisation de « fenêtres temporelles » et la mobilisation de relais d’influence ne transforment pas, à elles seules, un narratif en outil d’exécution. Sans alignement d’intérêts substantiels, ni instruments de conditionnalité acceptables par toutes les parties, la pression demeure symbolique.
Le calcul américain est clair : éviter l’alignement dur dans un duel Algérie–Maroc, parce que le coût stratégique d’un biais trop visible serait supérieur à tout gain immédiat.

7) Scénarios probables à court terme

  • Réaffirmation du cadre onusien comme unique légitimité procédurale, avec encouragement d’initiatives de confiance et réduction de la surenchère médiatique.
  • Consolidation des canaux énergie–sécurité entre Washington et Alger, en cloisonnant le dossier du Sahara pour ne pas l’élever au rang de « monnaie d’échange ».
  • Gestion du statu quo par diplomatie graduelle : éviter les dates butoirs, privilégier la continuité des contacts.
  • Ajustement tactique côté marocain : revenir aux mécanismes de négociation réalistes, accepter que l’Algérie est partie incontournable.

Conclusion 

La « période Witkoff » s’est achevée… sans effet. Et avec elle, l’illusion qu’on pourrait pousser l’Algérie vers des choix contraires à ses principes et à sa souveraineté. La relation Algérie–États‑Unis est plus profonde, plus large et plus stratégique que ne le permet toute focalisation monothématique. Dans cette partie, les échéances médiatiques pèsent peu face aux faits de géographie politique et aux équilibres d’intérêts.


Par Belgacem Merbah



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